Philosophie française sur l’amour

5. Philosophie française sur l’amour

La dernière fois je vous ai parlé du film d’animation japonais ¨ Your name ¨ et je m’inquiétais un peu du grand succès de ce film, notamment au Japon ; j’ai écrit : « Mais il n’y a aucune énigme d’autrui telle que celle créée par Marcel Proust avec la figure d’Albertine. » Si vous n’avez jamais lu A la Recherche du temps perdu ou que vous n’avez pas eu de patience pour suivre jusqu’à La Prisonnière, cinquième volume de l’édition ancienne, vous n’aurez pas compris ce que je voulais dire. Je vais vous l’expliquer.

D’abord vous allez lire un morceau du grand roman sur ce site web :
https://books.google.co.jp/books?id=ys9BAgAAQBAJ&pg=PA105&lpg=PA105&dq=Albertine+endormie&source=bl&ots=35PSDWKLfE&sig=avbwNVYH3jMCMRaoDRC37Re_J2U&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiGw5qo_5PTAhVJyrwKHREzC2kQ6AEIUTAJ#v=onepage&q=Albertine%20endormie&f=false
Vous pouvez y admirer un des plus beaux et fameux extraits : ¨Albertine endormie ¨.

Le héros = narrateur contemple l’aimée dormir et soupirer sur le lit et se dit « son sommeil réalisait, dans une certaine mesure, la possibilité de l’amour ». Comment le trouvez-vous ? C’est adorable, n’est-ce pas ? En fait son imagination sereine, ¨ la possibilité de l’amour ¨ tranche avec ses difficultés amoureuses, son épreuve douloureuse face à une jeune fille étrangère et mystérieuse. Ceux qui savourent ce beau texte penseront à la douleur amoureuse, que Emanuel Lévinas, qui a écrit un très important essai ¨ L’autre dans Proust ¨, appellerait Eros : « Eros dans sa pureté ontologique qui ne tient pas à une participation à un troisième terme (…) mais [à] la relation directe avec ce qui se donne en se refusant, avec autrui en tant qu’autrui, avec le mystère » (E. Lévinas Noms propres )

Dans l’histoire de deux lycéens prédestinés à s’aimer dans le film qui a beaucoup plu aux jeunes français et japonais, je regrette l’absence de tout mystère ou de toute altérité.

Les philosophes français aiment ce thème de l’amour, en dignes héritiers du Banquet de Platon dont le sous-titre est De l’amour : genre moral. Ruwen Ogien, auteur de Philosopher ou faire l’amour (Grasset), ironise sur cette préférence : « la production actuelle sur l’amour [ est ]en France quasi industrielle ». Cette tradition philosophique française excite mon envie, parce que les philosophes universitaires japonais en parlent rarement, alors que les sociologues féministes alarment souvent les jeunes japonais sur les « ravages psychologiques et sociaux que cause l’idéologie de l’amour romantique dans nos sociétés » (ibid.) Je pense d’ailleurs que dans la société japonaise, la relation des amoureux à la fois douce et tendue se dissout beaucoup plus facilement dans la relation familiale ; saviez-vous que beaucoup de couples japonais avec des enfants, s’appellent l’une l’autre ¨Maman ¨ et ¨ Papa ¨ ? Ils s’identifient à leur relation à leurs enfants ; ils ne sont plus que mère ou père dans la famille. Ce serait pour ça qu’il ne nous est pas toujours nécessaire de discuter de l’amour.

Quand nous avons tendance à nous refermer en nous-même, que ce soit en France ou au Japon, quand nous nous connectons virtuellement tout le temps, il faudrait encore une fois réfléchir sur l’amour. Parce que l’amour est une expérience précieuse à travers laquelle on essaie de se déplacer de son centre presque immuable en se souciant de l’autre ; notamment la passion amoureuse, un des trois constituants décisifs de l’amour, selon François Wolff, avec l’amitié et le désir, amène à se reconnaître comme un étranger (Il n’y a pas d’amour parfait, Fayard). L’amour est un moment singulier qui oblige les amants à réfléchir à leur émotion, comme dit justement Ruwen Ogien, « un affect contemplatif »(op.cit.). Autrement dit c’est l’occasion ou jamais de reconnaître chaque petit monade clos habituellement et d’essayer de l’ouvrir. Alain Badieu faisant l’éloge de l’amour a dit que l’amour est une proposition existentielle : « construire un monde d’un point de vue décentré au regard de ma simple pulsion de survie ou de mon intérêt bien compris » (Éloge de l’amour, Flammarion).

Même si l’amour nous déçoit, nous pouvons attendre d’une personne aimée « la musicalité de notre vie » et « imaginer notre existence transfigurée par elle » (Nicolas Grimardi Métamorphoses de l’amour, Livre de Poche). Il nous entraine à la fois à méditer sur soi-même et à imaginer vivre autrement. L’amour est en effet un beau cadeau.

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