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Penser au deuil

Penser au deuil

Avant d’ajouter le dernier épisode à mon blog au mois de mars, j’avais déjà commencé à lire le beau dialogue entre deux écrivains et universitaires, Vincent Delecroix et Philippe Forestier : Le Deuil entre le chagrin et le néant (collection Le forum folio, éd. Gallimard, 2017. [Philo éd. 2015.]) En présentant ce petit livre très intéressant, nous allons penser à l’expérience du deuil, à la fois pénible et fertile à notre esprit.
Quand on me demande si je suis en deuil, j’hésite à répondre ¨ oui ¨, alors que mon père est mort il y a plus d’une dizaine d’années. Mais, comme Philippe Mercier témoignant de son expérience douloureuse, nous pouvons dire que nous sommes tous ¨deuilleurs ¨.

Finalement, ne sommes-nous pas des “deuilleurs” permanents à des degrés divers de notre vie ? En d’autres termes, n’avons-nous pas à apprendre toute notre vie à nous séparer ? ( Philosophie Magazine : Dossier « Qu’est-ce que faire son deuil ? », mis en ligne le 23,10, 2014.)

Cependant chaque expérience du deuil est différente, distincte et particulière. Car celle et celui qui a disparu est une personne unique et irremplaçable.

Vincent Delecroix —(…) l’incommensurable se situe aussi dans la multiplicité de nos propres expériences du deuil. Nous vivons tous plusieurs expériences de deuil qui entre elles sont incommensurables…

Philippe Forestier —… et qui communiquent pourtant. (o.p. cit. p. 28.)

Oui, chaque expérience est propre sans rien de commun avec les autres, mais elle communique pourtant avec elles . C’est à la fois particulier et universel.
Anne Dufourmentelle, philosophe et psychanalyste, nous éclaire le secret du mystère ambivalent de ce ¨ pourtant ¨.

Tout le travail du deuil va consister en un mécanisme de sevrage. Il va falloir se sevrer peu à peu de la présence qu’a déposée en nous l’autre, laquelle s’incarne sous la forme de souvenirs, de lieux, de vêtements, de mille détails, etc. (Philosophie Magazine : Dossier « Qu’est-ce que faire son deuil ? » )

Nous étions tous destinés à quitter le sein de notre mère, à abandonner notre mamelle et à s’en passer, une fois renoncé à l’objet enviable. La psychanalyste explique que cette expérience universelle pendant notre enfance permet de nous communiquer un deuil particulier. L’expérience singulière nous servirait d’ailleurs à faire un lien entre nous tous, isolés, solitaires et parfois avides d’une présence de l’autre.
¨ A la fois ¨ et ¨ pourtant ¨ : une dimension essentielle du deuil consiste en cette ambivalence.

L’ambivalence du deuil est aussi temporelle. Le deuil est « une médiation entre les vivants et la mort » (Dictionnaire Culturel en langue française, Le Robert, 2005.) C’est-à-dire qu’il se situe entre le présent attendant l’avenir et le passé. Mais nous, très occupés des affaires présentes, ou trop anxieux de l’avenir proche, oublions d’ordinaire l’expérience fondamentale du temps qui se déroule en deux directions contraires : le temps vécu entre remords et espérance. On regrette de ne pas avoir fait autrement avec celle ou celui dont la mort est toute proche et on espère à la fois sa paix éternelle là-bas et sa propre acceptation difficile de l’absence absolue. Frédéric Worms décrit cette réalité du temps : « C’est la tension entre le passé et l’avenir eux-mêmes ».

Bien plutôt sommes-nous tiraillés, entre ce qui nous tire vers l’avant et vers l’arrière. Là réside peut-être ce conflit, que nous ne voulons pas voir. Il faut bien pourtant le vivre. (Revivre : Eprouver nos blessures et nos ressources, Flammarion, 2012.)

Et ce philosophe explique « la tension », « ce conflit » en faisant référence à l’œuvre de Marcel Prout, notamment son célèbre chapitre    « Les Intermittences du cœur ». Il évoque l’expérience curieuse du héros du grand roman : il a enfin découvert successivement la présence de sa grand-mère disparue il y a plusieurs années, et l’absence et sa mort irréversible : « cette contradiction si étrange de la survivance et du néant entrecroisés en moi » ; « la douloureuse synthèse de la survivance et du néant » (A la Recherche du temps perdu, « Bibliothèque de la Pléiade » 4 vol, Gallimard, 1987-89. tome III, p. 156-7. )
Ce deuil étrange, nous le savons, déclenchera ultérieurement la création du roman du héros. Mais on s’en tient ici à constater ce bel exemple littéraire cité par le philosophe, pour en remarquer un autre de Roland Barthes, un des descendants de Proust, dont parlent les deux écrivains Delecroix et Forestier.
Il s’agit encore de retrouver sa mère défunte, son image de son enfance, son essence intacte dans la Photographie du Jardin d’Hiver. Barthes, lui aussi, fait l’expérience authentique de la tension et du conflit du temps, l’expérience d’à la fois.

(…) cette Photographie du Jardin d’Hiver était pour moi comme la dernière musique qu’écrivit Schuman avant de sombrer, ce premier Chant de l’Aube, qui s’accorde à la fois à l’être de ma mère et au chagrin que j’ai de sa mort ; (…) (La Chambre claire Note sur la photographie, éd. Gallimard, Seuil, 1980. p. 110.)

Et il écrit : « Je résolvais ainsi, à ma manière, la Mort. » (ibid. p.113.). Résoudre la Mort ? La mort est certes universelle, car nos ancêtres sont morts, on sera tous mort. Mais la mort est en même temps particulière, puisque celle qui est morte est sa mère unique. Grâce à la Photo, il a réussi à sauver la particularité de sa propre mère d’une morte de « l’espèce » humaine.

Elle morte, je n’avais aucune raison de m’accorder à la marche du Vivant supérieur (l’espèce). Ma particularité ne pourrait jamais plus s’universaliser (…). ( ibid.)

On retrouve encore l’ambivalence de la mort entre universalité et particularité, ici celle-ci mise en accent par Barthes.

Nous finirons par la façon dont les deux écrivains dont nous sommes partis abordent eux aussi ce sujet. Forestier parle du titre d’une de ses œuvres, Sarinagara (éd. Gallimard, 2004.), emprunté au poème haïku de Kobayashi Issa : « monde de rosée / c’est un monde de rosée / et pourtant pourtant » Le ¨ pourtant ¨ répété se dit en japonais Sarinagara ; rosée, touyou, a la connotation des êtres précaires, éphémères et mortels.

(…) pour laquelle [ la tradition de zen ] tout est une illusion, tout est éphémère, où moi-même est une illusion, j’entends s’exprimer l’idée que, malgré tout, quelque chose s’accroche à la vie de ceux qu’on a aimés et que ce sentiment est légitime et mérite d’être défendu. (…) Tout nous incite à accepter la mort, mais quelque chose en nous résiste à cette acceptation. (op. cit. p. 109.)

Personne ne peut éviter le destin universel de la mort, ni se résigner pourtant à abandonner la vie particulière. A travers ce dialogue, deux écrivains insistent sur un rôle de la littérature : décrire les multiples façons d’accepter péniblement la mort et d’y résister.
On suit à la fois pensée philosophique, humaine et profonde sur le deuil et leur défense de la Littérature. En cette saison de la rentrée littéraire, c’est une belle introduction, très lisible, à la philosophie et à la littérature.

Résistance d’une lycéenne

Résistance d’une lycéenne

Au Japon, on en est presque à la fin de l’année universitaire avant la rentrée scolaire au début du mois d’avril, saison de pleine floraison des cerisiers. Je vais écrire encore une fois sur l’éducation japonaise.
A la fin d’octobre dernier, mon ami m’a signalé « une curieuse histoire d’une Japonaise chassée de son lycée parce qu’elle refusait de teindre en noir ses cheveux marrons. ». Au fait quand la veille j’avais connu cette affaire dans le Journal Maïnichi (Tous les jours), j’étais à la fois indigné et désespéré. Parce que cette affaire est possible dans les écoles japonaises tout en étant inadmissible.

Une jeune fille qui étudiait au lycée au sud d’Osaka (deuxième ville après Tokyo) a porté plainte contre le gouvernement de la région : elle a été forcée de teindre en noir ses cheveux naturellement marron par ses professeurs (voir en détail sur ce site : http:/madame.lefigaro.fr/beaute/une-lyceenne-japonaise-forcee-de-se-teindre-les-cheveux-en-noir-301017-135006). Comme vous le croyez, la couleur des cheveux de la plupart des Japonais est noire, ses cheveux marrons étaient rares. Dans ce lycée comme dans beaucoup d’établissements, on interdit aux élèves de teindre leurs cheveux ; vous avez un peu de mal à y croire, mais dans notre pays, excepté pour les personnes mûres, teindre ses cheveux signifie encore, notamment dans les milieux scolaires, un caractère rebelle et incivil. Comme la couleur de ses cheveux n’était pas ordinaire, ou plutôt qu’il était difficile de distinguer ses cheveux naturels de ceux des élèves teints, ses professeurs l’ont contrainte de teindre ses cheveux en noir.

Cette histoire est ridicule et absurde, mais ma nièce qui étudie à un lycée près de Nagoya, autre grande ville, m’a raconté des épisodes semblables. Il est heureux pour les enseignants qu’il n’y ait pas beaucoup de lycéens qui réagissent juridiquement contre une règle scolaire insensée. L’affaire ne représente pas seulement un problème grave de notre éducation, mais aussi un des aspects de notre esprit pré-moderne.

Comme l’a rapporté l’AFP, on impose dans beaucoup d’établissements scolaires au Japon « des normes très strictes en termes d’apparence vestimentaire, de maquillage et de couleur de cheveux » (http://www.journaldemontreal.com/2017/10/27/japon-une-ado-forcee-a-teindre-ses-cheveux-attaque-son-ecole-en-justice). Pourquoi des règles très exigeantes ? Parce que l’ordre scolaire est, pour les enseignants, plus important que les libres choix des jeunes ; qu’il leur faut avant tout maintenir l’ordre des classes au détriment de la liberté des individus ; ils attachent plus d’importance à l’administration de leur classe qu’à l’éducation de chaque élève. Dans les milieux scolaires une forme de holisme pèse davantage que l’individualisme. Hors des écoles aussi, on voit partout tendances proches.

Comme si on était les ancêtres de Tocqueville, on distingue mal l’individualisme de l’égoïsme. En oubliant le droit humain conquis dans l’histoire moderne, on souligne souvent des aspects nuisibles de l’individualisme. Mais les Japonais moyens auront déjà appris les principales théories sociales depuis John Locke et Jean-Jacques Rousseau : le droit naturel présuppose des individus autosuffisants et le contrat social est passé entre des individus préexistants à la société ; l’individu est le fondement de la société, qui sert ses intérêts. En outre la Constitution du Japon, qui partage des principes avec La Déclaration des droits de l’homme, affirme dans son article 13 que « toute personne doit être respectée en qualité d’individu. »

D’ailleurs il y a une centaine d’année, Soseki NATUME, grand écrivain, l’équivalent au Japon de Marcel Proust en France, a prononcé une conférence intitulée « Mon individualisme ». Il raconte sa jubilation quand il a enfin découvert sa propre essence littéraire après ses longues études à Londres ; il y souligne qu’en creusant son problème créatif littéraire il s’est servi de sa propre pioche, pas de celle des autres. A la suite de son eurêka il explique sa conception de l’individualisme.
Soseki pense primordiales sa particularité cherchée longtemps en lui-même et son processus difficile indépendant de toute autorité ; il y reconnaît aussi sa liberté authentique. Il respecte naturellement la personnalité et la liberté des autres ; on se reconnaît respectueux et indépendant : c’est ça son individualisme.

La conférence du grand écrivain japonais prononcée en 1912 rappelle l’individualité créatrice mise en valeur par Emile Zola à la fin de XIXe siècle.

(…) moi qui n’admets dans l’art que la vie et la personnalité. J’aime au contraire la libre manifestation des pensées individuelles, (…) En un mot, je suis diamétralement opposé à Proudhon : il veut que l’art soit le produit de la nation, j’exige qu’il soit le produit de l’individu. (Le Bon Combat, dans Ecrits sur l’art 1865-1896.)

Il veut entendre « un mot inconnu » que chaque artiste vient nous dire, que personne d’autre ne peut prononcer partout ailleurs que lui dans ses œuvres.

Mais Soseki, très moderne et intellectuel, était une personne exceptionnelle et avant-garde à l’époque. Car le gouvernement d’alors dressait les enfants en faisant apprendre par cœur « le Rescrit sur l’éducation » selon lequel on était sujet de l’empereur et devait se sacrifier à l’Etat si les circonstances l’exigeaient. Cette époque n’est pas cependant si lointaine parce que j’ai entendu plusieurs fois ma grand-mère paternelle le réciter fièrement, bien qu’elle soit née beaucoup plus tard que Soseki. Et aujourd’hui encore, certains politiciens, tous proches du Premier ministre actuel du Japon, Abe, l’évoquent et l’estiment, alors que ce vieux document a déjà été abrogé par le parlement. Ils déplorent « une dégradation de la morale due à l’apparition de formes extrêmes d’individualisme » (Philippe Pons « Virage à droite dans l’éducation » Le Monde, 11, 5, 2017.)

On peut les qualifier d’extrême droite, mais sans être reconnus comme tels, leur idéologie se propage dans les écoles et réprime les droits et la liberté des enfants.On doit dénoncer leur influence étouffant les personnalités des enfants et soutenir cette lycéenne en procès avec l’éducation réactionnaire, dans lequel se met en jeu la modernité japonaise d’aujourd’hui.

Une seconde fois, une seconde vie

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On croit d’ordinaire, quoi qu’on fasse, que la première expérience est forte, fraîche et inoubliable. Mais en fait on ne le pense que quand on fait quelque chose plus d’une fois. Quand on ne fait une chose vraiment qu’une fois, on ne peut reconnaître son expérience. Par exemple, pendant les vacances vous entrez une seule fois dans une boulangerie d’une petite ville au bord de la mer, vous vous souviendriez à peine du visage du boulanger ; cela ne constitue pas une expérience.

Je ne parle pas d’expérience scientifique, mais quotidienne,« pensée alors, non plus comme prospective, mais résultative : elle n’est pas recherchée, mais récoltée. (…) sous l’angle (…) de la durée qui lentement [l]‘a triée et décantée.» (François Julien Une seconde vie, Grasset, 2017.) L’intensité de la première expérience est relative, puisqu’elle en devrait perdre l’impression lumineuse par répétitions postérieures. Loin d’être une expérience intense et absolue, la première fois n’acquiert souvent sa richesse que revécue une seconde fois.

Or, cet été j’ai eu la chance de savourer deux retrouvailles.

J’ai d’abord revu à Paris le film japonais L’Empire des sens de Nagisa Oshima (voir le site : http://www.telerama.fr). Je n’avais pas eu la chance de le voir au Japon ; à l’époque où il est sorti en 1976, j’étais d’ailleurs encore mineur, interdit de voir ce film, dont l’histoire est une sorte d’adultère. Je l’ai vu la première fois à l’automne 1996, mais au petit écran sur Arte. L’associant à quelque chose de scandaleux, j’ai été surpris de le découvrir sur la 5e, chaîne éducative. C’est donc la première fois cet été que je le voyais dans une salle de cinéma, une vingtaine d’années après l’impression forte mais vague qu’il m’avait laissée.
Je ne parle pas ici du film même, mais de l’espace du temps, une vingtaine d’année. Puisque je n’ai pas d’enfants qui grandissent d’année en année et que la plupart de mes étudiants à l’université japonaise sont jeunes, je suis insensible au passage de temps, ana-chronique, au terme proustien. Mais le redécouvert du film sensuel en France m’a fait prendre conscience de ma traversée indéniable du temps, en vingt ans.

Ma seconde retrouvaille a été au musée de l’Orangerie de Paris, où j’ai redécouvert la collection du Musée Bridgestone. Ce musée se trouve à Tokyo, mais à l’occasion de ses travaux, les parisiens avaient la chance d’apprécier sa collection permanente. On peut dire d’ailleurs que certains de ces tableaux revenaient en France, car la collection est notamment connue pour ses chefs d’œuvres impressionnistes français (http://www.musee-orangerie.fr/fr/evenement/tokyo-paris-chefs-doeuvre-du-bridgestone-museum-art-collection-ishibashi-foundation).
Quand j’étais étudiant et habitais une ville pas très loin de Tokyo dans les années 80, je fréquentais ce musée. En me souvenant du début de ma fréquentation, je me rends compte cependant que je n’ai pas eu de rencontre au sens strict : ma première visite aurait déjà été une sorte de reconnaissance. Parce que dans la nouvelle de Yasunari Kawabata Le soleil et aussi la lune j’avais déjà connu l’espace tranquille dans une salle de ce musée, au sein même de la grande ville bouillonnante, et la montagne verte Sainte Victoire de Cézanne ; l’écriture de prix Nobel de littérature avait fait mon initiation, et mon premier visite a déjà été une redécouverte. Je l’ai donc renouvelé encore une fois à Paris, après plus de trente ans.

Pendant ce séjour estival, j’ai aussi connu le dernier essai philosophique de François Julien, Une Seconde vie citée déjà plus haut. Depuis longtemps je connaissais le nom de ce philosophe, j’avais remarqué ses nombreux livres à la librairie. Mais c’est la première fois que j’en ai acheté et lu un (au retour des vacances, j’ai constaté posséder déjà son œuvre, Près d’elle, éd. Galilée.). Et je crois que mes deux retrouvailles illustrent bien le thème d’Une seconde vie.

Le philosophe décrit dans Avertissement un personnage de roman moderne, qui serait quasiment nous, le lecteur, levé malgré lui un petit matin, tirant le rideau de sa fenêtre, tourmenté par la question « Pourquoi est-ce que je continue de vivre ? ». Lui, (ou Elle, comme Emma Bovary) « il est déjà avancé dans la vie», est juste au seuil d’une seconde vie. Presque sorti de la première vie, conditionnée et subie, il est prêt à se « tenir hors », c’est-à-dire ex-ister.

(…) se dissociant du primaire de la première vie, donc aussi se désolidarisant d’avec son monde, un sujet s’affranchissant de la clôture du moi peut émerger. Il s’affirme alors en sujet ex-istant. (op.cit. p. 29.)

 

Authentiquement libre, il pourra avec l’autre établir une relation du second amour, différent du premier amour qui « était soumis au désir qui, comblé, se renverse en ennui » (op.cit. p.140.),

(…) le second amour s’est dégagé de la passion, c’est-à-dire de la passivité qui est l’envers de la possession, pour s’ouvrir à tout autre chose : pour se déployer, dans l’intime auquel il accède, à l’infini de la présence ou de l’« être près ». (ibid.)

Cet amour mûr est donc dégagé de la dialectique stérile de possession / déception. La présence de l’autre n’est plus menaçante ni alternative pour / à la mienne, mais m’ouvre pour toujours à l’infini d’autrui.
Pour compléter mon compte rendu très court, je vous recommande de lire cet essai, adapté à nos sociétés française et japonaises de grande longévité: nombreux sont ceux qui peuvent reprendre la vie, jouir d’une seconde vie.

Je n’ose d’ailleurs affirmer mon plein droit d’accéder à une seconde vie. Mais ces retrouvailles et la lucidité offerte par le philosophe m’apportent à la fois un certain sens de la vie traversée, même banale, pauvre et médiocre, et l’inspiration d’une ¨seconde vie ¨ . Une seconde fois constitue une sorte de grâce. Je me souviens alors de la citation très connue de Proust, écrivain auquel François Julien se réfère plusieurs fois : « il ( = le souvenir) nous fait tout d’un coup respirer un air nouveau précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois » ( Le Temps retrouvé ) ; suit une de ses phrases les plus célèbres : « les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. »

En ce qui concerne une seconde amour, le philosophe critique strictement le grand écrivain : « Proust n’a pas entrevu la possibilité d’un second amour » (op.cit., p.145) puisque « (sa) vérité n’est qu’un enfermement des sujets dans leur moi respectif .» ( ibid. p. 146) Plus généreux que F. Julien, je pense que Proust comprend très bien cet « enfermement » des amants, ou plutôt de chacun de nous. Cherchant le Dehors, il ne l’a trouvé que dans les Arts. On peut donc voir la lueur d’un second amour dans son grand roman, même si les amours de son héros avec Albertine et de Swann avec Odette semblent très pessimistes.

Philosophie française sur l’amour

5. Philosophie française sur l’amour

La dernière fois je vous ai parlé du film d’animation japonais ¨ Your name ¨ et je m’inquiétais un peu du grand succès de ce film, notamment au Japon ; j’ai écrit : « Mais il n’y a aucune énigme d’autrui telle que celle créée par Marcel Proust avec la figure d’Albertine. » Si vous n’avez jamais lu A la Recherche du temps perdu ou que vous n’avez pas eu de patience pour suivre jusqu’à La Prisonnière, cinquième volume de l’édition ancienne, vous n’aurez pas compris ce que je voulais dire. Je vais vous l’expliquer.

D’abord vous allez lire un morceau du grand roman sur ce site web :
https://books.google.co.jp/books?id=ys9BAgAAQBAJ&pg=PA105&lpg=PA105&dq=Albertine+endormie&source=bl&ots=35PSDWKLfE&sig=avbwNVYH3jMCMRaoDRC37Re_J2U&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiGw5qo_5PTAhVJyrwKHREzC2kQ6AEIUTAJ#v=onepage&q=Albertine%20endormie&f=false
Vous pouvez y admirer un des plus beaux et fameux extraits : ¨Albertine endormie ¨.

Le héros = narrateur contemple l’aimée dormir et soupirer sur le lit et se dit « son sommeil réalisait, dans une certaine mesure, la possibilité de l’amour ». Comment le trouvez-vous ? C’est adorable, n’est-ce pas ? En fait son imagination sereine, ¨ la possibilité de l’amour ¨ tranche avec ses difficultés amoureuses, son épreuve douloureuse face à une jeune fille étrangère et mystérieuse. Ceux qui savourent ce beau texte penseront à la douleur amoureuse, que Emanuel Lévinas, qui a écrit un très important essai ¨ L’autre dans Proust ¨, appellerait Eros : « Eros dans sa pureté ontologique qui ne tient pas à une participation à un troisième terme (…) mais [à] la relation directe avec ce qui se donne en se refusant, avec autrui en tant qu’autrui, avec le mystère » (E. Lévinas Noms propres )

Dans l’histoire de deux lycéens prédestinés à s’aimer dans le film qui a beaucoup plu aux jeunes français et japonais, je regrette l’absence de tout mystère ou de toute altérité.

Les philosophes français aiment ce thème de l’amour, en dignes héritiers du Banquet de Platon dont le sous-titre est De l’amour : genre moral. Ruwen Ogien, auteur de Philosopher ou faire l’amour (Grasset), ironise sur cette préférence : « la production actuelle sur l’amour [ est ]en France quasi industrielle ». Cette tradition philosophique française excite mon envie, parce que les philosophes universitaires japonais en parlent rarement, alors que les sociologues féministes alarment souvent les jeunes japonais sur les « ravages psychologiques et sociaux que cause l’idéologie de l’amour romantique dans nos sociétés » (ibid.) Je pense d’ailleurs que dans la société japonaise, la relation des amoureux à la fois douce et tendue se dissout beaucoup plus facilement dans la relation familiale ; saviez-vous que beaucoup de couples japonais avec des enfants, s’appellent l’une l’autre ¨Maman ¨ et ¨ Papa ¨ ? Ils s’identifient à leur relation à leurs enfants ; ils ne sont plus que mère ou père dans la famille. Ce serait pour ça qu’il ne nous est pas toujours nécessaire de discuter de l’amour.

Quand nous avons tendance à nous refermer en nous-même, que ce soit en France ou au Japon, quand nous nous connectons virtuellement tout le temps, il faudrait encore une fois réfléchir sur l’amour. Parce que l’amour est une expérience précieuse à travers laquelle on essaie de se déplacer de son centre presque immuable en se souciant de l’autre ; notamment la passion amoureuse, un des trois constituants décisifs de l’amour, selon François Wolff, avec l’amitié et le désir, amène à se reconnaître comme un étranger (Il n’y a pas d’amour parfait, Fayard). L’amour est un moment singulier qui oblige les amants à réfléchir à leur émotion, comme dit justement Ruwen Ogien, « un affect contemplatif »(op.cit.). Autrement dit c’est l’occasion ou jamais de reconnaître chaque petit monade clos habituellement et d’essayer de l’ouvrir. Alain Badieu faisant l’éloge de l’amour a dit que l’amour est une proposition existentielle : « construire un monde d’un point de vue décentré au regard de ma simple pulsion de survie ou de mon intérêt bien compris » (Éloge de l’amour, Flammarion).

Même si l’amour nous déçoit, nous pouvons attendre d’une personne aimée « la musicalité de notre vie » et « imaginer notre existence transfigurée par elle » (Nicolas Grimardi Métamorphoses de l’amour, Livre de Poche). Il nous entraine à la fois à méditer sur soi-même et à imaginer vivre autrement. L’amour est en effet un beau cadeau.

Your name

4. Your name

  Si vous vous intéressez un peu à l’actualité japonaise, vous aurez déjà entendu parler du film d’animation « Your name » réalisé par Makoto SHINKAI. C’était un des films les plus populaires et lucratifs du Japon en 2016, qui a dépassé le succès du même genre de « Voyage de Chihiro » d’Hayao MIYAZAKI.

  N’étant pas de la génération où l’on est passionné dès l’enfance pour les films d’animations, ni plus assez jeune pour m’en identifier aux personnages adolescents, au Japon je n’ai pas été le voir au cinéma. Mais la veille du Réveillon 2016 à Nice, je suis sorti le voir avec ma compagne qui ne comprend pas bien le français. Au Rialto cinéma il y avait deux séances, version française l’après-midi, version originale le soir ; nous avons vu bien sûr la seconde.

Une vingtaine de minute avant le commencement, on ne voyait dans la salle que quelques personnes, mais au moment des bandes annonces d’autres films, la salle était remplie. Ce qui était impressionnant, c’est que tous les spectateurs étaient plus jeunes que nous, sauf un couple sexagénaire. L’ombre étant pleine d’animation, le film a commencé.

  Certains jeunes reconnaissaient, me sembla-t-il, certaines scènes dont on parlait beaucoup, peut-être sur les sites; ils ont éclaté de rire, par exemple, quand un matin Takï, lycéen à Tokyo, se réveille étrangement dans le corps de Mitsuha, lycéenne dans une village montagnard et pour se persuader du changement incroyable il se touche ses seins ronds; une autre où après les cours un ami invite Mitsuha au café avec une autre amie, toutes deux ne pouvant croire à l’existence d’un café dans leur village aussi isolé; il les amène enfin à un simple distributeur automatique.

  En bref je crois que les jeunes français se sont bien amusés de cette comédie romantique et moi-même j’ai été très content de partager cette atmosphère un peu euphorique.

  Cependant quand je pense aux éléments de sa popularité et à la réalité actuelle du Japon, j’ai deux soucis. N’en déplaise à ceux qui n’ont pas encore vu le film, je vais les expliquer.

  Les deux jeunes gens ne se voient que presque à la fin de l’histoire, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent partager le même espace qu’au dénouement; — et ils vivent à peine dans le même temps : le village natal de Mitsuha est anéanti par la chute d’une météorite avant que Takï ne commence à la chercher. Mais à la fin, en empruntant le corps de son amie il réussit à prévenir l’évènement catastrophique. Curieusement ils ne se souviennent pas de cette aventure et après quelques années, quand ils se rencontrent par hasard dans une rue à Tokyo, le film finit par leur interrogation  ¨Quel est ton nom ?¨.           

   En effet le petit village de Mitsuha a été épargné par cette catastrophe. Le réalisateur Shinkaï a reconnu d’ailleurs dans son film l’écho au drame du grand tremblement de terre au Nord-Est du Japon en 2011. Juste après ce drame naturel, il y a eu, comme vous le savez, l’explosion des centrales nucléaires de Fukushima, et beaucoup de gens sont toujours privés de leur vie quotidienne paisible à cause de l’irradiation mortelle des déchets nucléaires. Malgré cela, le gouvernement japonais est tout prêt au redémarrage des autres centrales nucléaires fermées actuellement ; il croit que  la catastrophe n’a pas eu lieu dans son pays. Un de mes soucis, c’est que connaître la catastrophe du film pourrait renforcer l’oubli pathologique nuisible à la société japonaise ? Ne se convaincrait-t-on pas que le désastre y n’a pas eu lieu ?

   Une autre souci. Le producteur de ce film, Genki KAWAMURA en a expliqué que c’était l’histoire où deux personnages ne se voyant jamais se désirent l’un l’autre (le 30 décembre, Journal Asahi). Cela veut dire qu’ils sont destinés à l’amour réciproque. Le déterminisme mystique et romantique se symbolise par le mot ¨musubi¨ (lien), réitéré par la grand-mère de la lycéenne.  Certes, on assiste à la recherche aventureuse de l’aimée du jeune garçon à travers le temps et l’espace. Mais il y a aucune énigme d’autrui telle que celle créée par Marcel Proust avec la figure d’Albertine. Je suis un peu inquiet que les jeunes ne penchent pour la poursuite narcissique.

  D’ailleurs les deux pourraient connaître l’expérience authentique de l’autre après la reconnaissance de leurs noms; il leur suffit pour le moment de l’avant-goût inoubliable de l’amour.        

3. Education

Une université à Osaka

  

 

3. Education

   Pouvez-vous imaginer que circulent des trains sur lesquels on a peint la publicité très colorée pour une université ? Vous serez peut-être surpris aussi de voir des publicités pour les lycéens partout dans les wagons. En effet de tels trains roulent dans les grandes ville au Japon. Certaines universités font de la publicité à la télévision. Dans mon pays elles sont privées à 80 % ; au fil des années les lycéens sortant de la terminale sont moins en moins nombreuse et elles s’efforcent d’attirer les jeunes.

  Et en plus, même dans les universités publiques, les frais de scolarité des étudiants (on dit généralement le ¨frais de cours ¨  ) sont presque 5000 euros par an (c’est double ou triple dans les universités privées.)

  Alors c’est raisonnable que les étudiants et leurs parents japonais pensent avant tout à la rentabilité. Ils s’intéressent plutôt à ce quoi leurs disciplines servent pour chercher leur emploi que à ce qu’ils étudient au cours de licence. Somme toute on évalue la science de la façon monétaire. Dans le monde de l’enseignement supérieur japonais domine ainsi la logique économique. Une lettre du ministre de l’éducation japonais symbolise cette particularité japonaise : « favoriser les disciplines qui servent mieux les besoins de la société » (pour plus d’information « Le Japon va fermer 26 facs de sciences humaines et sociales, pas assez ¨ utiles ¨» Le Monde, 17.09.2015. )

  Dès son origine l’éducation moderne au Japon va de pair avec la demande de l’Etat impérial : Fukoku-Kyohei, enrichir l’Etat et fortifier l’armée. Cette éducation servait au totalitarisme ; chaque individu était soumis à sa nation et à ses troupes. On ne pensait alors presque jamais former un bon citoyen libre.

  Après la défaite totale en 1945, on a certes rompu avec cette tendance impériale, mais pas complètement réussi à couper le mal à la racine. Des politiques extrêmes droites (parmi lesquels on pourrait classer le premier ministre et son entourage) n’hésitent pas à exprimer leur nostalgie à l’époque impériale. Les anciens professeurs ayant eu l’âge de la retraite avant les années 90 ne disent jamais un mot détestable passé récemment dans le langage courant : jinsaï, qui signifie les matières humaines. Mais aujourd’hui on le dit très souvent sans scrupules avec le mot anglais : global jinsaï, étudiants bien adaptés à la globalisation économique. Les administrateurs universitaires semblent penser que  c’est un mot magique pour intéresser les lycéens. On ne manquerait pas trouver ce mot ¨ les matières humaines ¨ dans les affiches dont j’ai parlé plus haut.

  Je sais bien que vous avez beaucoup de difficultés aussi dans l’éducation française. L’autre jour encore, l’enquête PISA soulignait encore le déterminisme social très fort dans le système éducatif français. Mais  j’ai impression que la conception éducative française résiste mieux à une sorte de dictature néo-libérale. En effet certains japonais ne peuvent imaginer que l’éducation doive être indépendante de l’économie. Comprennent-ils ce que dit justement Gaston Bachelard ? : « Alors les intérêts sociaux seront définitivement inversés : La Société sera faite pour l’Ecole et non pas l’Ecole pour la Société. » (La Formation de l’esprit scientifique) Pour obtenir l’¨ innovation ¨ dont on parle beaucoup, il faut paradoxalement permettre aux jeunes de tenir la distance et émanciper de la tyrannie économique.  Henri Pena-Ruiz appelle cette émancipation les humanités. (Qu’est-ce que l’école ?)